La disparition de l’argent
Alors que la crise financière semble à son comble, peut-être pouvons-nous revoir la copie de Naomi Klein relativement à sa réflexion sur la « Shock doctrine » dont la thèse consiste à dire que chaque changement profond de la gestion politique ou économique d’un pays peut être lu comme la conséquence d’une situation traumatique, comme les recherches en sciences cognitives ont tenté de mettre en pratique par tentatives d’implantations de représentations nouvelles à l’intérieur d’un sujet soumis aux traitements de l’électrochoc.
Si cette hypothèse n’est pas résolument à écarter, il peut être possible d’y adjoindre une seconde qui tiendrait en ceci:
Qu’aujourd’hui une logique héritière du développement de la monnaie au cours de son histoire soit parvenue au point « d’irréconciliation » avec l’expérience humaine et ce malgré la tentative de l’orienter progressivement vers le virtuel (explosion actuelle de ce qu’on nomme la révolution numérique). Que de cela tant les institutions financières que les pouvoirs politiques sont conscients. Et qu’à cela ils n’ont absolument rien à répondre, ils y sont littéralement impuissants. Et pour cause car admettons que ce soit la notion même d’argent qui devienne aujourd’hui impraticable. Qu’avons-nous à offrir en échange? A partir de quoi pourrions-nous baser notre (voir LA) puissance?
C’est fort de cette conscience là que j’entends maintenant surgir un peu partout le terme d’autogestion. Ce terme formule la nécessité, voire l’urgence de notre époque, celle d’être à même de pourvoir à la survie de notre espèce. Qui peut dire que dans un monde où l’argent est devenu le principe même de l’échange (soit incluses les notions d’habiter et de se nourrir) qu’il sera à même de vivre si du jour au lendemain cette valeur disparaît?
Ce qui éclate au grand jour, c’est l’inaptitude de l’être de la civilisation face à l’être de la nature. Et, cela dit, en passant ne serait-ce pas là le juste retour des choses?
Cela explique en grande partie l’intérêt grandissant pour tous les modèles alternatifs qui s’ils n’ont pas encore la maturité de permettre une indépendance radicale quant au fonctionnement actuel de la société nous rapproche malgré tout un peu plus de la qualité écologique (écologique est entendu ici au sens fort) de notre vivre au monde.
Peut-être est-il désormais temps de nous préparer à tout ça, ainsi, nous y préparant nous saurons mieux l’appréhender lorsque cette réalité viendra, à moins que nous fassions le choix d’un empirisme aveugle soumettant chacun de nous à la conversion obligée et dans laquelle chacun sera livré à lui-même.
Ceci tient peut-être lieu d’hypothèse, mais les éléments de la réalité auxquels elle se réfère n’en démentent aujourd’hui pas l’intuition.
Je ne sais pas ce que sera cette année 2012, mais je souhaite que chacun de vous puisse être fort de cela.
En glissant furtivement cette notion de disparition de l’argent dans mon entourage, les premières réponses ont été: « retour à la barbarie« , « ça va être la jungle« , « c’est impossible!« , « tu veux que plus rien n’ait de valeur?« , « cela donnerait libre cours à tous les désirs« .
L’argent opère en chacun de nous comme un régulateur social. Il confère à l’échange une valeur. Il est conditionné par la notion d’équité à travers la réciprocité. Il est facteur de l’équilibre de la relation. Il chiffre et quantifie la qualité de tous et de toutes choses. En tant que tel il est doté d’une valeur morale. Il va ainsi naturellement de soi qu’il soit protégé et réglementé par la justice. Et ainsi de suite…
Aujourd’hui, alors que nous subissons une crise de confiance extrême tant relativement aux institutions financières que juridiques et par voie de conséquence aux structures de l’information et de leurs faire-valoir dans la représentation politique, il semble pertinent de soulever le voile de certaines évidences.
Ainsi qu’on le retrouvera dans ce petit documentaire explicatif du cours de l’histoire de l’argent: (1), on constate qu’il est une suite logique et cohérente, d’autre part qu’il fonctionne aujourd’hui à 90% de pure virtualité.
Première réflexion: la valeur symbolique de l’argent est ancienne.
Nous sommes héritiers d’une histoire qui a commencé bien avant notre civilisation et même si nous sommes en droit de douter de l’évolution de l’être humain, nous pouvons malgré tout reconnaître que sa faculté à produire de la représentation s’est étendue selon toutes les formes possibles et imaginables, et ce en vue de traduire la complexité de son imaginaire. Pour revenir à l’argent, on ne peut que s’étonner inversement de la régularité et de la constance formelle, en tant que symbole, à son égard.
Toute époque traversée par des changements importants s’accompagne d’une transformation d’égale importance dans la forme de la valeur transactionnelle et ce d’autant plus à notre époque où la question se pose aussi frontalement
Deuxième réflexion: il ne doit son existence que relativement à la notion d’échange.
C’est à dire qu’il s’est progressivement installé dans tout ce qui fait relation d’une personne à une autre, puis de soi à soi. Il est devenu l’expression de la reconnaissance et s’est chargé au passage de tous les affects compris dans l’expérience humaine tant négatifs que positifs. Annulant par là même ce qui tenait lieu du don au point qu’on l’a considéré du point de vue de l’utilité. « Ce qui est donné n’est plus utile à son propriétaire ».
Troisième réflexion: il est majoritairement virtuel.
Ce qui me paraît complètement édifiant c’est de constater que l’argent repose principalement sur des contrats de ‘confiance’ ou ‘d’engagement’. Car c’est en tant que je m’engage par contrat à rembourser l’argent qui m’est prêté que celui-ci est créé. De cette façon la relation humaine est « chosifiée », elle est renvoyée à sa dimension chiffrée. Le banquier n’a pas à faire appel à son jugement critique envers la personne qu’il a en face de lui, il se réfère à sa valeur financière qui détermine la faisabilité ou non de toutes initiatives.
Paradoxalement il ne reste plus que 10% de monnaie physique avant le grand saut vers la non-nécessité de ce référent symbolique.
Quatrièmement: il est rendu nécessaire dans la mesure où l’autre est un étranger.
Il existe ou a existé des sociétés sans argent, ce sont la plupart du temps des sociétés qui se suffisent à elles-mêmes pour les conditions de vie. A compter du moment où l’autre entre dans l’équilibre d’une société, l’argent est requis comme mesure d’échange.
En étendant le phénomène de micro-sociétés auto-suffisantes à l’échelle planétaire, il n’y aurait qu’une espèce à ménager ce serait celle de l’être humain et son milieu de vie.
Cinquièmement: il garantit la rareté et la préciosité.
Ce qui est rare et précieux n’a aucun sens s’il n’est partagé.
Avec amour.
(1) http://www.dailymotion.com/video/x75e0k_l-argent-dette-de-paul-grignon-fr-i_news (2) Dessin réalisé par Boug
Auteurs, citoyens reporters, artistes, militants, journalistes indépendants et universitaires.